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Rue du Blogule Rouge Insoumis

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Dans la rue du blogule rouge on s'intéresse à toutes les affaires de la cité et des citoyens.

Publié le par ruedublogulerougeinsoumis
Mort d'un savant : Bernard Jegou

Mort d’un savant

 

Le biologiste Bernard Jégou est mort ce 11 mai 2021. Il avait 69 ans. C’était un savant et j’en suis très fier, c’était un ami.

Même si, bien sûr, je n’ignore pas l’éminence du chercheur scientifique Bernard Jégou, je ne suis pas, moi, en mesure de dire à quel point c’était un grand savant. Ses pairs ont exprimé ses mérites en ce domaine beaucoup mieux que je ne pourrais le faire.

Certes, il était triplement docteur, en biologie dès 1976 à Paris VI, son équivalent australien en 1983 (PhD) et en Sciences naturelles (thèse d’état) à Rennes en 1986 ; certes, il avait été par la suite entre autres, directeur de recherche à l’INSERM puis Professeur à l’École des Hautes Études en Santé publique, titulaire de la chaire “Santé, environnement, reproduction“ ; certes il avait été l’un des fondateurs de l’IRSET, l’Institut de Recherche en Santé, Environnement et Travail, qu’il dirigea jusqu’en 2019 ; certes, ce fut  un des meilleurs experts mondiaux pour la reproduction humaine ; mais le Bernard que j’ai connu, et connu depuis longtemps (presque un demi-siècle), n’était pas ce savant plébiscité par les grands scientifiques. Notre relation était plus intime et plus familière. Bernard était un ami, c’était un modèle, je le considérais comme un frère et je l’admirais beaucoup. C’est de ce Bernard-là dont je peux vous parler.

 

Voici comment je l’ai rencontré. J’avais une petite vingtaine d’années et j’étais étudiant à Poitiers :

 

  • Tu viendras à l’AG ?
  • Oui, oui, pas de problème !

Comme je l’avais promis à un pote de l’UEC, je traversai donc Poitiers jusqu’à la Résidence Rabelais, où l’UNEF tenait sa réunion. La salle était pleine, mais inhabituellement calme et attentive. Je me rapprochai et repérai mon camarade.

 

  • Salut, ça va ?
  • Chut ! Écoute !

 

Assis devant une table, un étudiant parlait. Il expliquait sereinement le problème posé, je crois me souvenir qu’il s’agissait de l’augmentation du prix des tickets du restau U et de la manière dont nous devrions mobiliser les étudiants. Le silence était presque religieux et le public était subjugué, suspendu au débit pondéré, impressionné par le ton déterminé. Le thème était somme toute bien banal mais les explications étaient claires, motivées par autant d’arguments limpides.

 

Je chuchotais à mon copain :

  • C’est qui ?
  • C’est Bernard, de l’UNEF, Bernard Jegou. Tu connais pas ? Lui aussi est à L’UEC.

 

Non je ne le connaissais pas encore et c’était la première fois que je le rencontrais.

C’était, je crois, en 1972, il y a presque cinquante ans !

Plus tard dans l’année, Je fis plus ample connaissance. Figurez-vous qu’après avoir été en échec scolaire au collège, il était entré à l’Université par la petite porte (il n’avait pas son bac mais une équivalence) par la vertu de l’enseignement technique ; il était maintenant en fin de deuxième cycle et étudiait déjà brillamment la biologie. Je n’étais pourtant qu’un assez médiocre étudiant en Lettres et en Histoire de premier cycle, mais nous avons sympathisé lors de quelques réunions de l’UEC et les manifestations étudiantes de l’époque nous ont encore rapprochés. C’est ainsi que, naturellement lors de l’une d’elle, je lui présentai ma grande copine d’adolescence, Florence, qui était venue à Poitiers justement pour étudier la biologie et qui plus tard, deviendra sa femme et la mère de ses filles.

 

Il fut présent à mon mariage en Charente-Maritime où Florence était témoin de ma femme, je fus présent au sien à Kergrist-Moëlou, en plein cœur de la Bretagne, derrière le traditionnel biniou. Et quelle noce à l’ïle Tudy ! Trois ou quatre jours d’agapes, avouons-le, un peu dans les brumes du chouchen !

 

Dans notre jeunesse, en compagnie de sa première femme Florence et de la mienne, Dominique, qui, encore adolescentes étaient déjà amies, nous avions les mêmes loisirs, allions aux mêmes fêtes, passions souvent nos vacances ensemble, que ce soit en Algérie, en Australie, en Norvège, au ski, à Nouzilly ou ailleurs.

 

            En Algérie, il nous avait entraînés à sept, un couple ami, nous deux, sa femme Florence et son frère Alain dans deux voitures peu banales, sa Peugeot 403 et notre Peugeot 104 rallongée d’une remorque artisanale. Dès les côtes marocaines il nous avait initiés à la plongée. Il nous emmena ensuite à la découverte des côtes de Kabylie. C’était lui le chef de tribu. Sans revendiquer quelque statut privilégié que ce soit, son avis, toujours pondéré, était déterminant dans la vie du groupe.

 

Ce fut aussi lui le premier à m’avoir éveillé à l’écologie (Je me rappelle de son dégoût-et de sa mobilisation- lorsque l'Amoco Cadiz s’était échoué en polluant Sa chère Bretagne).

 

Lorsqu’il partit en Australie en 1979, travailler dans le laboratoire du professeur De Kretser à la Monash University de Melbourne, ayant trouvé le moyen de faire reconnaître ses deux ans de recherche comme temps de coopération par l’armée française, nous en profitâmes, Dominique et moi, pour lui rendre visite (et visiter par la même occasion, la côte Est de l’Australie). Florence nous avait écrit (c’était bien sûr encore l’époque où on écrivait, il n’y avait pas de portables ni d’Internet !) : « Vous ne connaissez rien de semblable à l’Australie, pillez la grand-mère s’il le faut, mais venez ! »

À notre arrivée, Florence et lui nous avaient hébergés quelque temps chez eux, nous avaient en toute simplicité prêté leur voiture et nous étions ensuite partis ensemble avec sa fille Caroline (âgée de quelques mois et ne parlant alors que l'anglais, qu'elle apprenait à la crèche- et à qui Dominique avait dû confectionner un imperméable dans une poche poubelle pour affronter l'irrévérence des cieux) quelques jours pour visiter le sud du Victoria, depuis les douze apôtres jusqu’à Philip Island. Que de souvenirs !

 

Plus tard encore, nous les rejoignîmes en Norvège où Bernard avait été embauché au Rikshospitalet, à Oslo, dans le labo du Prof. V. Hansson et visitâmes ensemble le sud du pays jusqu’aux grands fjords. C’est là que Bernard guida Dominique (pas moi car nous n’avions à disposition que 2 combinaisons en tout et pour tout) pour nager dans des lacs de montagne, au milieu de centaines de truites saumonées et nous fit goûter les homards qu’il pêchait en mer à la main et en apnée.

 

Échange de bons procédés, nous l’initiâmes, quelques années plus tard, au ski alpin à La Plagne. Là aussi, que de souvenirs ! Comme il était courageux et persévérant !

 

Avec toutes ces qualités, je lui connaissais aussi quelques défauts, souvent fruits de ses passions : l’entêtement parfois, la délicieuse mauvaise foi avec laquelle il parlait de ses voitures, souvent improbables, Peugeot 203 ou 403, DS Citroën, forcément des occases en or ; la naïveté avec laquelle il enfila, pour voir, le reste du cornet de glace qu’il venait de déguster, sur une tige métallique dépassant à peine du sable sur une plage australienne et son étonnement glacé de voir une mouette descendue en piqué venir se fracasser le bec sur cette proie qu’elle pensait pouvoir emporter avec elle sans marquer d’arrêt ;  son inconscience parfois du danger qui lui faisait prendre la mer dans son Zodiac tout pourri et nous emmener depuis l’Île Tudy jusqu’à l’île aux Moutons face à l'archipel des Glénans, sans se rendre compte que le retour face aux vagues et au vent forcissant serait sans doute un peu trop sportif et hasardeux avec ses filles encore en bas-âge dans une deuxième et légère embarcation.

C’était aussi un bavard impénitent. Il aimait avoir un auditoire bien fourni autour de lui pour raconter ses histoires (c’étaient parfois de véritables allégories) d’un air pince-sans-rire, une cour en somme ; et ça tombait bien, nombreux étaient souvent ses courtisans. Comment il avait eu une altercation avec un chauffeur routier à qui il avait fait une queue de poisson mais lui, Bernard, était ensuite tombé en panne et avait dû s’arrêter sur le bord de la route, rattrapé en somme par sa turpitude. Comment il était, au retour de Norvège, passé sous un pont en oubliant qu’il avait placé la poussette de sa fille Gwen sur la galerie de toit. La DS passa, pas la poussette. Etc. Quant à ses anecdotes sur la pêche, il en avait autant qu’était forte sa passion pour l’apnée.

 

Je suis toujours resté fidèle à notre amitié, même si ces dernières années, à son corps défendant, de par ses multiples responsabilités et fonctions, Bernard s’était un peu éloigné de ses amis de jeunesse. La mort de Florence y a aussi été pour quelque chose et Il était si souvent en voyage dans le vaste monde qu'il il était difficile de trouver un créneau pour se rencontrer. Cependant, une des dernières fois où je l’ai vu, dans sa maison du Goëlo, à L’île Grande, il me présenta à l’aréopage qui l’entourait comme “un ancien collègue enseignant“, ce qui n’était pas faux, stricto sensu, mais disons … un tantinet exagéré, moi, le simple instit' à la retraite et lui le grand ponte (qui ne parvenait pas à prendre de décision pour transmettre à d’autres ses responsabilités afin de prendre la sienne). Il n’y avait pourtant aucune trace d’ironie dans son propos et il était, j’en suis sûr, persuadé de l’équivalence potentielle de nos compétences pédagogiques respectives. De toutes façons, depuis toujours, même après une absence prolongée, nous le retrouvions comme si nous nous étions quittés la veille. Surtout, il était toujours empathique et curieux de la situation de chacun. Il était resté fidèle à ses idéaux de jeunesse.

 

Sa mort est une immense perte pour la recherche scientifique française et bretonne en particulier. Pour nous ses amis, elle est aussi un intense déchirement !

Patrick Job

 

 Florence et Bernard, chez moi à Niort, le 31 décembre 1976

Florence et Bernard, chez moi à Niort, le 31 décembre 1976

Bernard Jégou explique ce qu'est “l'Irset“.

Les hommages de ses pairs ont afflué de toute part :

Un ouvrage co-signé en 2009 aux éditions La Découverte par Bernard Jégou, Pierre Jouannet et Alfred Spira

Un ouvrage co-signé en 2009 aux éditions La Découverte par Bernard Jégou, Pierre Jouannet et Alfred Spira

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